« On reproduit ni plus ni moins ce qui se fait à l’intérieur d’une panse de vache », compare Guillaume Loir, directeur exécutif de Nature Enery France devant la vue aérienne d’une usine de méthanisation que le groupe danois exploite à Videbaek, dans la région du Midjtjylland. Venus des exploitations agricoles alentours, 600.000 tonnes de lisier, de fumier et des cultures intermédiaires entrent par un bout du site chaque année. Direction  les digesteurs, des cuves verticales où, privée d’oxygène et grignotée par des bactéries, cette biomasse va libérer un mélange gazeux composé de CO2 et de méthane (CH4). « Il reste à séparer les deux éléments dans des purificateurs, jusqu’à récupérer le méthane à une qualité suffisante pour pouvoir l’injecter dans les réseaux gaziers », reprend Guillaume Loir.

Chauffer des bâtiments, produire de l’électricité ou du carburant bioGNV… Les applications sont multiples. Ce sont les mêmes que le gaz naturel, mais ce dernier est fossile et la France doit s’en détourner le plus possible d’ici à 2050.

Nature Energy voit gros en France

Au Danemark, Nature Energy exploite onze usines comme celle de Videbaek, qui produisent l’équivalent de 200 millions de m³ de biogaz à partir de 5 millions de tonnes de biomasse agricole. Si Guillaume Loir nous emmène si loin, c’est qu’aucun méthaniseur de cette taille n’existe en France. Juste une question de temps ? A Corcoué-sur-Logne, en Loire-Atlantique, Nature Energy et la coopérative d’Herbauges, qui regroupe 210 agriculteurs locaux, portent le projet d’un méthaniseur XXL. Il traiterait 498.000 tonnes par an, « essentiellement du lisier et du fumier », indique Guillaume Loir, qui espère une mise en service de l’usine début 2024.

Mais le projet est loin de faire l’unanimité. Des riverains et des élus locaux s’y opposent, et le 5 novembre, le département de Loire Atlantique a aussi émis un avis défavorable. Il estime que les infrastructures routières alentour n’étaient pas adaptées au passage des 200 camions par jour que nécessiterait une telle usine.

Il faut dire que ce projet, comme un second de taille comparable que porte Nature Energy en Côte d’Or, détonneraient en France. « Il serait trois fois plus gros que le plus gros des projets actuels, dans les Landes, qui prévoit 150.000 tonnes d’intrants, ce qui est déjà considéré comme hors-norme », glisse Jérémie Priarollo, responsable « ingénierie méthanisation » à Solagro, association qui accompagne les projets de transition écologique dans l’agriculture. « 1.300 méthaniseurs sont aujourd’hui en service en France et traitent en moyenne 15.000 tonnes de biomasse par an », complète Daniel Chateigner. C’est déjà trop pour le coordinateur du Collectif scientifique national méthanisation raisonnée (CSNMR), qui dénonce le développement « déraisonnable », « à coups de subventions », de la méthanisation en France.

La méthanisation comme piler de notre futur énergétique ?

Est-ce juste un début ? La méthanisation est encore loin d’avoir atteint le potentiel attendu en France. Avec l’électrification de nos usages fossiles, l’utilisation accrue de la biomasse est un autre grand pilier des scénarios d’évolution de notre mix énergétique pour atteindre la neutralité carbone en 2050. De 11 TWh en 2019, la production de biogaz atteindrait environ 150 TWh en 2050 dans les projections de RTE, le gestionnaire du réseau électrique français.

Si la méthanisation n’est pas la seule façon de produire ce biogaz, « elle y contribuera pour une bonne part », assure Jérémie Priarollo. Solagro prévoit ainsi 9.000 méthaniseurs en France en 2050, traitant en moyenne 40.000 tonnes de matières organiques. Celles-ci ne sont pas seulement à aller chercher dans les fermes. Les boues de stations d’épuration, les biodéchets de l’industrie et des particuliers peuvent aussi alimenter les méthaniseurs. « Mais l’agriculture devrait rester le principal gisement », reprend Jérémie Priarollo.

C’est que la méthanisation agricole fait sens à plus d’un titre. Elle ne permet pas uniquement de produire du gaz renouvelable, mais aussi de récupérer le digestat, ce qu’il reste des matières organiques en sortie de digesteur. « Ces résidus sont une source d’azote minéral pour les agriculteurs, qui peuvent s’en servir comme engrais et réduire ainsi leur dépendance aux engrais de synthèse, d’origine fossiles ceux-là. » Autrement dit, la méthanisation est la promesse de faire d’une pierre, deux coups. Trois, même, si on ajoute la possibilité pour les agriculteurs d’accroître leurs revenus en vendant le biogaz et/ou le digestat, complète-t-on au Syndicat des énergies renouvelables (SER). Voire quatre en prenant en compte les emplois directs et indirects que crée la méthanisation dans les campagnes.

« Avec quoi va-t-on alimenter 9.000 méthaniseurs ? »

9.000 méthaniseurs de 40.000 tonnes en 2050… La perspective effraie Daniel Chateigner et Claude Cellier, représentant de la Confédération paysanne dans la région Grand-Est. « Cela voudrait dire un tous les 10 km environ, calcule ce dernier. Comment les « nourrir » sans entrer en concurrence avec les cultures alimentaires ? »

La crainte est de basculer dans le modèle allemand. « On y compte déjà 10.000 méthaniseurs alimentés en grande partie par des cultures dédiées et dites « principales », décrit Claude Cellier. En clair, les champs servent principalement à faire pousser du maïs, non plus à des fins alimentaire mais énergétiques. »

Des garde-fous ont été instaurés en France, rappelle-t-on au SER. Notamment un décret datant de 2016 qui instaure un seuil maximal de 15 % par exploitation de cultures principales à pouvoir être méthanisés. Il reste alors, comme biomasse disponible, les déjections d’élevage (lisier, fumier), les résidus de cultures et les CIVE (cultures intermédiaires à vocation énergétique), gisement amené à prendre de l’importance, selon le scénario Afterres 2050 de Solagro. On parle de la vesce, de l’avoine, du seigle, de la moutarde et d’autres espèces végétales qui peuvent être implantées et récoltées entre septembre et avril, c’est-à-dire entre deux cultures principales d’une parcelle qui, elles, restent à vocation alimentaire.

Un modèle français à trouver ?

Un bon compromis ? Sur le papier seulement, répète la Confédération paysanne, dénonçant de premières dérives de la méthanisation en France. « Comme l’accaparement des terres, illustre Claude Cellier. Pour rester sous les 15 %, les agriculteurs engagés dans la méthanisation cherchent à agrandir leurs exploitations en achetant des parcelles voisines. » La surface de culture dédiée à la méthanisation augmente mécaniquement, « mais cela concourt aussi à renchérir le foncier agricole et complique l’installation de jeunes agriculteurs », poursuit Claude Cellier.

Jérémie Priarollo ne nie pas de possibles dérives. « D’où la nécessité de bien encadrer cette filière en pleine crise d’adolescence et de trouver un modèle français, qui ne soit pas celui de l’Allemagne ni celui du Danemark avec ses grosses coopératives agricoles et ses méthaniseurs à plus de 100.000 tonnes. Mais pas non plus celui de la Suisse, avec de la micro-méthanisation à la ferme », indique-t-il. Des discussions en ce sens réunissent en ce moment l’État, les énergéticiens et les agriculteurs, rappelle le SER. L’un des enjeux est ce fameux 15 %. A Solagro, on propose de ramener ce seuil à 0 %. « On lèverait ainsi toute ambiguïté sur le risque de concurrence avec les cultures alimentaires, explique Jérémie Priarollo. On peut faire sans, même avec 9.000 méthaniseurs. »

De son côté, la Confédération paysanne demande depuis un an un moratoire sur les projets de méthaniseurs. Le temps de prendre du recul sur le développement de cette filière. Au-delà des pollutions qu’elle peut engendrer si elle est mal maîtrisée, le syndicat agricole estime que « la preuve que le gaz produit par méthanisation a un intérêt en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre reste à faire. », estime le syndicat agricole. Sans surprise, ce moratoire, Daniel Chateigner y est aussi favorable.

Une opposition aussi forte que la fronde anti-éolienne ?

A mesure que le développement de la méthanisation en France s’accélère, la contestation s’amplifie elle aussi. « Pas autant que la fronde anti-éolienne, mais le mouvement a commencé après, observe Daniel Chateigner. Tout de même, le Collectif national méthanisation raisonnée (CNSMR), qui fédère les collectifs de riverains opposés à des projets de méthaniseurs, en compte 200 en métropole. Et les différentes pétitions pour s’opposer à des projets enregistrent au total 300.000 signatures. »

Parmi les griefs qui reviennent, il n’y a pas celui de l’impact visuel comme pour les éoliennes, les usines de méthanisation se voyant moins dans les paysages. En revanche, bien souvent, les riverains craignent les odeurs, le bruit, les dépréciations immobilières, le trafic de camions qu’implique le fait d’amener la biomasse jusqu’aux méthaniseurs et récupérer le digestat. S’ajoute la crainte d’accidents. Comme à Châteaulin (Finistère) en août 2020, lorsque 400 m³ de digestat – les résidus de matière organique qui restent en sortie du digesteur – ont débordé d’une cuve et pollué la rivière à proximité, rendant l’eau impropre à la consommation.

Jérémie Priarollo ne dit pas ces craintes toutes illégitimes. « Cela marque la nécessité d’éviter les méthaniseurs de taille industrielle et de faire des projets de territoires dans lesquels les populations locales sont impliquées et en viennent à se l’approprier, insiste-t-il. La consultation doit se faire avant même le choix du site. »

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Agriculture : Bientôt des usines de méthanisation XXL en France ? – 20 Minutes
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